Joseph Pousset

Intuition... patience et modestie
Rencontre avec Joseph Pousset - agriculteur normand, chercheur indigène...
Homme discret et peu médiatisé... il est vrai que ses livres sont denses et assez ardus.
Et que si, il y avance prudemment quelques observations et esquisses de pistes auxquels ses multiples expérimentations et son encyclopédique savoir paysan l’ont mené, celles-ci sont toujours à reprendre, jamais exemplaires.

Un véritable savoir de l’expérience...
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Intuition... patience et modestie
Rencontre avec Joseph Pousset - agriculteur normand, chercheur indigène...
Homme discret et peu médiatisé... il est vrai que ses livres sont denses et assez ardus.
Et que si, il y avance prudemment quelques observations et esquisses de pistes auxquels ses multiples expérimentations et son encyclopédique savoir paysan l’ont mené, celles-ci sont toujours à reprendre, jamais exemplaires.

Un véritable savoir de l’expérience...

Interview réalisée pour la revue Soldes - almanach #5

Agriculture, recherche et vulgarisation
Deux pistes guident mon engagement... mon action : la sauve-garde de la nature sauvage et la promotion d’une certaine justice sociale. Dès mes années d’école, j’ai fait le constat que de nombreux petits paysans tiraient le diable par la queue - beaucoup même étaient éliminés par le système d’agriculture industrielle dominant. D’où l’idée de tenter de mettre au point une façon de pratiquer l’agriculture qui les libère de ce système afin qu’ils puissent rester à la terre - et en vivre !

Je m’intéresse particulièrement aux "céréaliers"
Dès 1979, sur 25 hectares à peine de terres plutôt faibles, j’ai essayé de reproduire une sorte de mini système céréalier. Me disant que si je réussissais – pas brillamment mais au moins convenablement – il y aura là une source d’inspiration possible pour ceux qui cultivent 200 ou 300 hectares de bonnes terres à blé. Cela a été le cas ! Les pratiques que je suggère sont toutes issues de cette petite exploitation atypique. J’ai pu mener ici des recherches et des expérimentations qui m’ont appris des tours de main et des façons de raisonner que je n’aurais jamais acquis sur de meilleures terres.

Prendre sa nourriture dans la nature sauvage...
C’est la meilleure façon ! On n’abîme pas le sol, on ne compromet pas l’avenir. Il y a 12.000 ans, cependant, pour des raisons qui sont bien difficiles à cerner, des humains se sont mis à l’agriculture. La chasse et à la cueillette n’étant plus à l’ordre du jour, il est hors de question de l’abandonner... pour l’instant, en tous cas. Comment dès lors la pratiquer convenablement ?

S’appuyer sur les mécanismes naturels...
Pour les apports azotés – tant prisés en agriculture industrielle : il y a 78% d’azote dans l’air, soit 75.000 tonnes d’azote au dessus de chaque hectare de terre. A priori, il n’y a donc pas besoin d’épandre d’engrais - il est là ! La nature sait utiliser cette ressource disponible : certaines plantes, les légumineuses, vivent en symbiose avec des bactéries spécifiques (azotobacters, chlostridiums) qui fixent l’azote de l’air.

Le sol comme une usine...
Les facteurs de base de production, les machines, les bâtiments ? Le couple sol-climat... La main d’œuvre qualifiée ? L’activité biologique du sol... insectes, vers, champignons, bactéries. Une multiplicité de mondes enchevêtrés encore très mal connus... qui n’obéissent pas au patron ! Les agriculteurs aimeraient bien que les bactéries fixatrices d’azote s’activent au moment où leur blé en a le plus besoin. Pourtant celles-ci ne se mettent à l’œuvre qu’à certaines conditions - climat, température, humidité. Les circonstances physico-chimiques importent, nous pas.

L’agriculteur doit apprendre à composer avec ces travailleurs récalcitrants...
Et aussi leur fournir le gîte... la structure du sol : la façon dont les agrégats de terre sont agencés les uns par rapport aux autres - comment ils laissent circuler l’air et l’eau, le sol ne peut être asphyxiant. Le couvert : les matières organiques - fumier, engrais verts, reliquats de culture. Quant aux éléments minéraux, les sols en sont remplis – sauf cas particuliers, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Cette "usine" a aussi besoin de clients : les plantes cultivées... pour la récolte ou pour améliorer le sol.

D’autres s’invitent toutes seules...
Sur un sol vivant, des cohortes végétales se succèdent qui sont autant d’étapes vers le "climax" du lieu, l’état de la végétation le plus stable vu les conditions locales - le plus souvent sous nos latitudes une forêt mixte de feuillus. Ce que nous nommons "mauvaises herbes" sont les plantes pionnières de nos régions, celles qui colonisent friches et clairières. Or pour libérer nos cultures de tout compétiteur, nous maintenons nos sols nus... recréant sans cesse les conditions propices à la prolifération de ces plantes que nous combattons par ailleurs !

Ah ces adventices !
Leur nom vient du latin "adventicius" : "qui n’est pas naturellement présent, qui survient de dehors". Qui est "adventicius" dans nos champs ? Pas les mauvaises herbes puisqu’elles sont chez elles... ce sont les pommes de terre qui proviennent des Andes, le blé qui vient d’Irak, le maïs ou les haricots d’Amérique Centrale, etc. Ce sont nos cultures, les adventices ! Des plantes qui ne sont pas adaptées ou peu aux conditions locales et qui sont bien plus fragiles que la flore spontanée indigène.

De toutes ces contraintes sont nées mes façons LIP (légères, inversées et progressives) :
Prenons une prairie temporaire - un trèfle violet ou un engrais vert. On commence par le broyer assez finement. Au bon moment ! Quand ses potentialités sont maximales, lors de la floraison, avant la formation des graines. La matière organique se dépose sur le sol et forme ce que l’on appelle un mulch ("litière forestière", en anglais). On laisse sécher quelques jours afin de favoriser le "mécanisme d’Ingham" - la fixation directe d’éléments nutritifs atmosphériques à la surface de la matière organique.

Ensuite on mélange superficiellement ce mulch "enrichi"
Commence alors le "compostage de surface" : la matière organique étant directement au contact du sol, les bactéries et les micro-organismes qui auparavant ne pouvaient l’atteindre, entrent désormais en jeu et accélèrent sa décomposition. De l’air pénètre également dans le sol et favorise les capacités d’action des azotobacters et des chlostridiums qui colonisent un peu plus de terrain, se multiplient – et, en se multipliant, fixent d’avantage d’azote.

Se crée à moindre frais une forme de fumure azotée naturelle !
Après quelques jours, on continue à favoriser les phénomènes que l’on a initiés au départ : un nouveau passage d’outil approfondit le travail. On remonte des graines de mauvaises herbes qui étaient là en dormance, on arrache des vivaces qui traînaient par là, on améliore le mélange de la terre et des matières organiques, on agrandit la maison des bactéries, on arrache les plantules qui ont germé à partir des graines que l’on a remonté... autant de plantes indésirables en moins dans la culture finale !

En 3 ou 4 passages...
On arrive à 20 cm de profondeur : la terre est belle, bien émiettée, le lit de semences semble prêt... semer est tentant ! Mais il faut encore impérativement compléter ce travail par un ultime passage d’outil qui permette de nettoyer la terre des dernières repousses de mauvaises herbes et des dernières vivaces... sans remonter de nouvelles graines - sinon le cycle "désherbage/repousse" n’aurait pas de fin ! Ces façons LIP, c’est ce que j’ai trouvé de mieux... mais c’est quelque chose d’imparfait. Pourquoi ? Parce que l’agriculture est fondamentalement et irréductiblement imparfaite... encore une fois : seule la forêt !

A la santé du glyphosate !
Du moins, les agriculteurs évitent-ils ainsi l’usage de tous ces poisons que l’agro-industrie prétend indispensables ! Il y a quelques dizaines d’années, les représentants en produits phytosanitaires prétendaient même que le glyphosate n’était pas toxique. La preuve ? Ils versaient de l’eau dans un verre, ajoutaient un peu de glyphosate et le buvaient ! Si ils ne l’ont pas fait de trop souvent, ils n’ont pas nécessairement développé de cancer. Le glyphosate est un produit de synthèse qui n’est pas très toxique à court terme - c’est un poison moins violent que le curare par exemple.

C’est du plastique
Par contre, comme tous ces produits, le glyphosate a tendance à s’accumuler dans l’organisme, qui ne sait pas quoi en faire et le stocke dans les graisses. Au bout de 20 ou 30 ans, un cancer peut alors proliférer. Pour les êtres vivants du sol, c’est pareil ! L’activité des bactéries fixatrices d’azote par exemple est ralentie par le glyphosate. Car la molécule active contient un atome de phosphore auquel s’intéressent les micro-organismes. Ils s’arrangent pour la casser et consomment ce phosphore soudainement surabondant... jusqu’à s’intoxiquer.

Et les plantes indicatrices ?
C’est un problème... Si dans un champ, on trouve des coquelicots ou de la folle avoine, on peut se dire d’une façon simpliste que leur présence indique telle ou telle chose... ce qui me semble assez dangereux comme façon de voir. Je préfère dire : je rentre dans mon champ, je vois des plantes cultivées et des plantes spontanées. Cette plante spontanée-là, c’est la folle avoine. Elle n’a rien à faire ici. La folle avoine ne fait pas partie de la flore indigène européenne : elle a été amenée du Moyen-Orient par nos anciens, au néolithique, mélangée aux semences de céréales qu’ils emportaient avec eux. De même : aucun coquelicot ne fleurit dans nos forêts.

Erreurs culturales
Par contre si lors des moissons, je passe d’un champ où la folle avoine prolifère à un autre sans nettoyer la moissonneuse, l’envahissement qui en résulte est bien un indicateur : une négligence s’est produite. Pareillement : une friche où pousse du chardon des champs et une prairie où il n’y en a pas. Les graines du chardon sont légères... plutôt, elles sont accrochées à une espèce d’aigrette facilement emportée par le vent. Elles tombent dans la prairie... elles ne germent pourtant pas puisqu’elles sont perchées dans l’herbe. Mais si je fais pâturer des vaches en période humide, leurs sabots plaquent alors les graines au sol : elles germent, les plantules poussent, les chardons prolifèrent...

D’autres plantes sont là... on ne sait pourquoi
La flore indicatrice et correctrice ce sont toutes ces plantes qui sont là pour une raison que l’on ne peut déterminer. Je peux les nommer mais je ne sais pas pourquoi elles sont là. De la moutarde sauvage dans un champ... elle prolifère et pourtant je n’ai pas fait beaucoup de cultures de printemps, elle est donc peut-être indicatrice... mais de quoi, je n’en sais rien. En tous cas, je sais qu’elle peut l’être - qu’elle l’est probablement. Alors, et même si je n’ai pas accès analytiquement aux raisons de sa présence, lorsque l’année suivante je planifierai mes engrais verts, je choisirai préférentiellement des plantes de la même famille botanique. Celles-ci apporteront au sol la "même chose" que la moutarde – encore une fois, je ne sais pas quoi – mais cela rendra sa présence moins nécessaire et ainsi je me libérerai un peu de sa pression.

Patience et longueur de temps
En bio, beaucoup d’agriculteurs rencontrent des difficultés parce qu’ils n’ont pas compris le rôle du temps qui passe. Il y a le temps atmosphérique, le temps qu’il fait – mais il y a aussi le temps qui passe. Ce temps qui passe joue un grand rôle en agriculture naturelle - bien plus qu’en agriculture classique : eux ont l’habitude d’avoir un résultat rapide. Une mauvaise herbe ? Un herbicide ! Deux ou trois jours après, la plante est morte. C’est un résultat rapide. En agriculture naturelle, les résultats sont lents à apparaître... que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

L’attention aux rumex et aux chardons...
Sur une terre, si on voit apparaître petit à petit du rumex ou du chardon.... on ne s’en inquiète pas nécessairement immédiatement mais cette in-attention peut mener à des situations difficiles. Les problèmes mettent du temps à apparaître... mais quand ils sont là ! De même, quand ils sont apparus... quand un stock de graines a réussit à se constituer, que de temps, que d’efforts et d’ingéniosité, pour le réduire et péniblement améliorer la situation !

Planter des arbres
Les anciens agissaient plus en accord avec cette notion du temps qui passe. Ils plantaient par exemple des arbres... dont les fruits seront mangés par leurs petits enfants. A l’heure actuelle, on arrache beaucoup mais on ne plante pas grand chose. Cela ne vient même pas à l’idée d’un agriculteur industriel de planter des arbres... Il aime bien ses petits enfants sans doute, mais il n’a pas suffisamment conservé cette notion du temps qui passe pour se projeter dans un avenir possible. En agriculture naturelle, on est obligé de prendre en compte le temps... sinon on n’y arrive tout simplement pas.

Des égouts des villes
Je pense que l’on peut amener un sol à produire de façon quasiment infinie - sans jamais apporter d’amendement extérieur - tout en obtenant une production agricole convenable. A condition bien sûr qu’il y ait un recyclage systématique de toutes les matières organiques produites. A l’heure actuelle, ces matières organiques s’en vont... dans les égouts ! Dans les fleuves, dans la mer. Une véritable hémorragie de la fertilité des sols due aux grandes villes qui ne produisent rien et pompent les terroirs alentours.

L’infinie autarcie des sols
Dans un premier temps, j’ai pratiqué une agriculture biologique "classique" : j’achetais du fumier, un peu d’engrais organique et j’avais des rendements de l’ordre 3 tonnes/ha en blé – corrects en bio et vu mes terres. Ensuite, j’ai décidé de ne plus rien apporter de l’extérieur tout en mettant en œuvre les principes LIP. Les rendements n’ont pas changé ! La fertilité des sols n’a pas diminué ! Les mécanismes naturels sont capables d’entretenir une autarcie complète de sols tout en supportant une certaine exportation raisonnable (car il faut bien vivre de son travail).

Une vie...
Évidemment, une vie humaine, c’est assez bref... Il faudrait plusieurs générations qui opèrent de cette façon pour savoir si il y a ou non diminution de la fertilité du sol.
J’essaie de raisonner de façon modeste parce qu’il s’agit d’un domaine très complexe... Sinon, je ne me fais pas trop d’illusion quand à l’impact de ce que je dis ou de ce que je fais. Mais du moins, j’essaie. Le fait d’essayer me rend plus heureux... c’est très important : pessimiste et heureux.

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